Pourquoi Kadhafi a trouvé des soutiens en Afrique quand la Ligue arabe l’a lâché
Entre doctrine du Livre vert, répression interne et séduction africaine, la politologue Virginie Collombier décrypte un héritage que la Libye, le monde arabe et l’Afrique lisent très différemment.
En bref
- Mouammar Kadhafi est mort le 20 octobre 2011, et Virginie Collombier, spécialiste de la Libye, dresse le bilan de son idéologie quinze ans plus tard.
- Le Livre vert propose une « troisième voie » entre capitalisme et communisme, mais le système restait très centralisé.
- Brouillé avec les régimes arabes, Kadhafi s’est tourné vers l’Afrique, où il garde des soutiens chez certaines élites.
- Les jeunes Africains se souviennent peu de lui, tandis que l’intervention de 2011 nourrit encore de la rancœur.
Un régime peut être honni en Occident, regretté par certaines élites africaines et déjà presque oublié par les plus jeunes. Tel est le paradoxe du kadhafisme que décrit Virginie Collombier, docteure en sciences politiques, spécialiste de la Libye et cofondatrice de Mediterranean Platform, dans un entretien accordé à RFI, quinze ans après la mort de Mouammar Kadhafi.
Une doctrine plus large que le Livre vert
Le Livre vert expose une « troisième voie », anticapitaliste et antimarxiste, censée façonner la vie politique, économique et sociale de la Jamahiriya. Pour Virginie Collombier, « le kadhafisme a été souvent perçu symboliquement à travers le Livre vert », mais ce texte doctrinal central ne résume pas la manière de gouverner de Kadhafi, qui s’appuie sur un ensemble idéologique et institutionnel bien plus vaste.
Elle résume le principe ainsi : « L’idée fondamentale est que la souveraineté doit appartenir directement aux masses. » Concrètement, le peuple s’organise à la base dans des comités populaires, puis se trouve « relié » au gouvernement et à la partie exécutive du système. S’y ajoutent une conception économique rapprochée du socialisme, qui change de forme au fil du temps, et des éléments doctrinaux liés à l’islam, eux aussi évolutifs.
Kadhafi prend le pouvoir en 1969, en pleine Guerre froide. Les nationalismes panarabes de Nasser en Égypte, de la Syrie et de l’Irak ont déjà transformé la région : il arrive, selon la chercheuse, un peu après la bataille, mais s’inspire de ce qui s’y joue.
La démocratie des masses, un système verrouillé
Derrière le discours, Virginie Collombier décrit un système très centralisé. La répression frappe l’opposition politique, mais aussi les visions qui contestent l’idée d’une nation libyenne avant tout arabe, ce qui revient à nier la diversité ethnique et linguistique du pays. Les politiques de nationalisation des biens et des maisons ont en outre fait souffrir certains secteurs de la société.
Localement, le pouvoir utilise les échelons de base pour installer des interlocuteurs loyaux, selon une « politique répression et récompense ». La redistribution des richesses pétrolières par l’État central, à partir de la fin des années 1960, a renforcé cette concentration du pouvoir.
Trois cercles, trois destins
La politique étrangère s’organise autour de trois références, qui ont produit des effets très différents.
| Cercle | Orientation | Conséquence |
|---|---|---|
| Monde arabe | Nationalisme arabe, ambition de leadership | Brouille avec des régimes du Moyen-Orient, dont l’Égypte, et relations très tendues avec la France et les États-Unis |
| Afrique | Décolonisation, développement, investissements | Figure globalement appréciée, avec des nuances selon les pays |
| Anti-impérialisme | Soutien à des mouvements de libération nationale (Afrique, Irlande du Nord, Palestine) et à des actions terroristes | Sanctions américaines puis onusiennes pendant plus de vingt ans |
Ce contraste éclaire la question posée à l’experte : la Ligue arabe a lâché Kadhafi, alors que de nombreux chefs d’État africains ont continué à le soutenir dès le premier embargo onusien, en 1992.
2011 et la mémoire d’aujourd’hui
Parmi les jeunes générations, les plus nombreuses du continent, se souvenir de Kadhafi est « bien loin », estime Virginie Collombier, et les figures iconiques manquent. Elle ajoute : « Auprès de certaines élites en Afrique, Kadhafi a fait du bien et donc il y a une sorte de nostalgie. » Le spécialiste Vincent Hugeux dit de son côté que « l’Afrique est orpheline de héros et Kadhafi était dès lors une icône par défaut ».
La mémoire de 2011 pèse aussi. La Libye est le seul pays des Printemps arabes où les Occidentaux sont intervenus. Des médiations menées sous leadership sud-africain, pour trouver un compromis entre opposants et régime, ont été écartées par ces derniers, ce qui reste un point de critique fort des élites africaines. Selon la chercheuse, une rancœur, voire une colère, vise les États qui ont pris part au renversement sans plan clair pour la suite. Elle relie cette chute à des répercussions négatives au Sahel, sans en faire la seule explication.
Lors du vote de la résolution 1973, la Russie s’est abstenue. Présentée comme un texte sur la responsabilité de protéger les populations, elle a été transformée, dit Virginie Collombier, en intervention militaire visant à renverser le régime. En France, l’affaire Sarkozy-Kadhafi continue de provoquer une onde de choc.
Photo : Magharebia / Wikimedia Commons, CC BY 2.0




