Au Congo colonial, des manuscrits arabes et talismans témoignent d’un islam ancien
Textes sacrés et formules de protection circulaient au Congo dès les années 1860 : l’historien Xavier Luffin en retrace la trace dans les archives belges.
En bref
- Les plus anciens manuscrits congolais en écriture arabe qui nous sont parvenus datent des années 1880.
- Trois voies expliquent la diffusion : commerçants, soldats et travailleurs lettrés.
- Les mêmes lettrés pouvaient enseigner le Coran et transmettre des savoirs sur les talismans.
- Après 1892-1894, l’administration coloniale belge a changé de regard sur les musulmans.
La colonisation belge du Congo a donné lieu à une littérature considérable, alors que le parcours de la religion musulmane sur ce territoire reste bien moins exploré. Une émission de RFI en retrace les vestiges, à la fin du XIXe siècle, en compagnie d’un spécialiste du sujet.
Un chercheur entre archives belges et terrain congolais
Le invité du jour, Xavier Luffin, enseigne la langue et la littérature arabes à l’Université libre de Bruxelles. Il siège à l’Académie royale de Belgique ainsi qu’à l’Académie royale des sciences d’Outre-mer. Il a signé l’ouvrage « Savoirs musulmans au Congo colonial : textes occultes, écriture arabe et talismans », publié par l’Académie royale des sciences.
Ses recherches s’appuient sur des courriers, des manuscrits et des ouvrages gardés dans des musées et des fonds d’archives belges, en particulier au Musée royal de l’Afrique centrale, situé à Tervuren. Il les a poursuivies en République démocratique du Congo, du côté de Kindu, de Kasongo, de Kisangani et de la province de la Tshopo, où il a mis au jour de vieux documents écrits en caractères arabes.
Comment l’écriture arabe est arrivée
Parmi les manuscrits congolais qui nous sont parvenus, les plus vieux datent des années 1880, mais ils auraient commencé à circuler dès les années 1860. Cette diffusion s’explique par trois canaux principaux :
- des commerçants arabo-swahilis venus de la côte est-africaine ;
- des commerçants soudanais, tchadiens et égyptiens installés dans le nord-est du Congo ;
- des militaires musulmans et des ouvriers instruits venus d’autres régions du continent africain, recrutés durant l’époque coloniale.
Grâce à ces contacts, l’écriture arabe s’est enracinée et des connaissances religieuses se sont propagées, longtemps avant que l’alphabet latin ne s’impose dans certaines zones.
Du Coran aux talismans, des savoirs pluriels
Le corpus mis au jour est hétérogène : on y trouve des copies du Coran, des découpages du texte conçus pour en faciliter l’étude, des traités de droit, des textes expliquant comment employer certains versets, des lettres sacrées servant à fabriquer des talismans, des formules protectrices et des remèdes.
Selon Xavier Luffin, on rencontrait aussi de telles pratiques au Maghreb, en Égypte et dans l’Empire ottoman. Elles montrent que l’islam abrite à la fois des approches plus strictes et d’autres qui font entrer l’ésotérisme dans la vie religieuse. Au Congo, un même lettré pouvait enseigner le Coran tout en transmettant un savoir sur les talismans.
Du compagnonnage à la méfiance
Les relations entre les autorités belges et les communautés musulmanes ont évolué au fil du temps. Dans un premier temps, les Européens suivaient les itinéraires commerciaux des Swahilis et demandaient le soutien du sultan de Zanzibar. Les affrontements de 1892-1894, désignés dans les sources belges par l’expression « campagne arabe », ont ensuite bouleversé ces liens.
- Les Européens utilisent les routes swahilies et font appel au sultan de Zanzibar.
- La « campagne arabe » modifie profondément les relations.
- Diverses publications de l’époque coloniale décrivent l’islam comme un « problème » ou un « danger ».
Peu à peu, l’administration voit dans les communautés musulmanes un danger sur le plan politique et des rivales pour les missions chrétiennes, à qui revenait un rôle central dans l’enseignement.
Des documents arrivés par des voies très différentes
Cette histoire soulève le problème de la préservation des archives et de leur restitution. Une partie des documents détenus en Belgique y sont arrivés par des canaux légitimes, comme des lettres envoyées aux autorités coloniales. D’autres ouvrages ont été confisqués à la suite de combats dans des cités vaincues, avant d’être rapportés comme trophées par des officiers.
Photo : Ahmad Rumi / Wikimedia Commons
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